2007. Je suis étudiante à l'école de photographie des Gobelins.

Les studios fourmillent de modèles qui viennent poser pour nos images.

Quasi exclusivement des filles, qui se lancent dans le mannequinat et comptent sur nos photos pour débuter leur book.

Je suis d'abord surprise. La beauté n'est donc que féminine ?

Je suis gênée aussi. Elles sont toujours très jeunes, majoritairement blanches, forcément très minces.

Je suis en colère enfin. Elles passent beaucoup de temps à attendre, souvent en tenue légère, suivant les directives des photographes en herbes.

Je décide de photographier des hommes.

En inversant les rôles, en photographiant des modèles masculins, que je choisit pour leur physique, je prends pleinement conscience du jeu de pouvoir qui s'exerce entre photographe et photographié.

J'ôte ou je change leurs vêtements, j'impose une lumière, un fond, une pose… Je les dirige, je les touche pour les positionner exactement comme je le souhaite.

Je les inscrit hors du temps, hors de l’espace ordinaire. Je  bouleverse leur identité.

Je les projette dans un univers évoquant celui de la peinture du XVIIème siècle. Pour créer des images proches de l’esthétique des portraits picturaux.

 Mais contrairement aux modèles peints, ces hommes que je photographie ne maîtrisent pas leur pose, ne maîtrisent pas l’image finale. Coupés du monde réel, égarés dans un espace créé de toute pièce, ils semblent désemparés, comme pris au piège.

Certains indiens avaient peur que la photographie ne leur vole leur âme. Il n'avaient pas tort.

Je me délecte en volant celle de mes modèles.